top of page

Les preuves de mon innocence, Jonathan Coe

  • Photo du rédacteur: Fleur B.
    Fleur B.
  • il y a 6 jours
  • 3 min de lecture

Jonathan Coe s’est assurément beaucoup amusé en écrivant Les preuves de mon innocence car il y joue avec trois genres littéraires à succès - le cosy crime, la dark academia et l’autofiction - tout autant qu’avec son œuvre. De son propre aveu, il avait le regret d’avoir terminé son roman précédent, Le Royaume désuni, trop tôt ; son histoire de l’Angleterre sous le règne d’Elizabeth II s’arrêtait avant ses obsèques monumentales - un matériau romanesque de choix. Il y remédie dans son nouveau roman : celui-ci s’ouvre en septembre 2022 quelques jours avant le décès de la reine et se termine en 2024. On y retrouve son humour mordant et son goût pour la satire sociale, politique et littéraire : « Bizarre, hein ? dit Christopher. Ce phénomène du « cosy crime ». Je pense qu’il n’y a aucun autre pays au monde où les gens seraient capables de qualifier de « cosy » le sujet des homicides violents. » Jonathan Coe y renoue aussi avec l’intrigue policière, bien qu’elle soit davantage un prétexte pour peindre un tableau caustique de l’Angleterre post-Brexit. Une inspectrice à la veille de la retraite et au solide appétit enquête sur la mort énigmatique de Christopher, un blogueur politique infiltré dans un congrès rassemblant la branche la plus conservatrice du pays. Ce meurtre rejoue le fameux mystère de la chambre jaune : la victime est retrouvée dans une chambre d’hôtel verrouillée de l’intérieur, « il n’y avait à première vue, aucun moyen d’expliquer comment l’assassin avait pu entrer ou sortir ». Mais Christopher a pu avant de mourir griffonner une inscription sibylline désignant l’assassin. Deux jeunes femmes, Phyl et Rash - la fille de la victime - mènent en parallèle leurs propres investigations.


Le roman est construit avec brio et une pointe d’espièglerie en trois parties, un prologue et un épilogue permettant de tenir l’ensemble très composite. Chacune s’ouvre sur la première de couverture d’un roman d’un genre différent, qui nous est donc donné à lire. Le cosy crime intitulé « Meurtre à Wetherby Pond » raconte les circonstances dans lesquelles Christopher a trouvé la mort et les premiers interrogatoires. La dark academia, « Le cabinet fantôme », correspond aux mémoires de Brian, ami de Christopher, écrits avant qu’il succombe d’un cancer quelques mois plus tôt. Il y raconte leurs années étudiantes à Cambridge où ils ont côtoyé certaines personnalités participant au congrès de Wetherby Pond. L’autofiction, intitulée « Proof/Reborn », est celle de deux autrices en herbe, Phyl et Rash, qui racontent leur enquête, les menant jusqu’à Venise en passant par Monaco, pour démasquer l’assassin.


Jonathan Coe brouille les pistes avec un savoir-faire épatant ; si l’intrigue semble parfois un peu alambiquée le lecteur se laisse tout de même embarquer grâce à des personnages savamment incarnés et un ancrage réaliste intéressant. Surtout, Les preuves de mon innocence est un miroir sans concession, incisif et drôle, de notre époque et de ses dérives, et notamment de la post-vérité : « Le problème de la société britannique, le véritable handicap qui l’empêchait d’avancer, c’était le wokisme. Elle ne précisa pas ce qu’était le wokisme, en réalité. Cela n’était pas nécessaire, puisque son public comprenait le concept. Elle préféra donc adopter une approche qui aurait rendu fier Humpty Dumpty, le personnage de Lewis Caroll : les mots étaient à son service, et elle pouvait leur faire dire absolument tout ce qu’elle voulait. »


Un roman savoureux dans lequel on retrouve, bien qu’en mode mineur, tout le charme de ce grand auteur britannique.


Les preuves de mon innocence, Jonathan Coe, traduit de l’anglais par Marguerite Capelle, Gallimard, 2025, 477 pages.

Commentaires


bottom of page