Z comme zombie, Iegor Gran
- M. O.

- 3 janv.
- 2 min de lecture
Comme l’annonce l’auteur dans son avant-propos, il s’agit d’essayer de comprendre cette « mutation de la Russie en un Zombieland toxique (…) qui a rendu la guerre possible » et pour cela d’analyser de l’intérieur le processus et ses causes profondes.
Le Z tracé par les soldats russes sur les blindés, les camions militaires et les maisons conquises - à l’origine, initiale désignant un corps d’armée - est devenu le symbole omniprésent, quasi obsessionnel, de la guerre dans tout le pays. Les zombies ce sont les citoyens russes, du moins une partie d’entre eux, lobotomisés par la télévision et la propagande - d’ailleurs la télévision est appelée en Russie la « zombocaisse ». Dans quelle proportion ? D’après les sondages les plus fiables, plus de la moitié des habitants soutiendraient l’invasion de l’Ukraine, pardon « l’opération militaire spéciale », le reste se partageant entre indifférence, et, dans une moindre mesure, opposition. C’est cette majorité-là, méconnue et sous-estimée en Europe, que Iegor Gran donne à entendre.
Fin connaisseur de la Russie, son pays natal, l’auteur s’appuie sur des exemples concrets et sur l’observation des réseaux sociaux. Il se place de l’intérieur, nous parle du quotidien des Russes, de leurs opinions, de leur ressenti, pas de ceux qui sont partis en exil. Il nous montre ainsi que, contrairement aux idées répandues, le soutien à Poutine et à la guerre se manifeste même chez des personnes éduquées, cultivées, qui peuvent avoir accès à d’autres sources d’information. Tant est forte la puissance du déni.
Deux aspects expliquent cette situation. D’une part, le poids de la propagande, dans les médias contrôlés par le pouvoir comme à l’école, contribue fortement à la zombification des esprits. Poutine, ce petit homme terne, est ainsi devenu « l’hypnotiseur suprême, le grand Rassembleur » qui joue sur un mélange de militarisme, de goût pour la violence, de mépris de l'Occident et surtout sur le patriotisme avec le souvenir de la Grande Guerre Patriotique dont il reprend la rhétorique. Au mépris de toute vraisemblance, l’Ukraine constitue une menace, Zelensky, pourtant juif, est un « nazi ». Peu importe les faits, le langage orwellien s’impose comme vérité. Si ce discours s’avère aussi efficace c’est aussi parce qu’il s’inscrit dans l’Histoire, la mentalité et la culture russes, d’Ivan le Terrible à Staline et de Staline à Poutine. Ce que l’auteur nomme le « mystère bordélique de l’âme slave », cette croyance dans l’unicité de la Russie et de son destin fondés sur l’immensité du pays, le mépris de la mort, la force qui s’impose par la peur et l’endurance du peuple.
Avec un style acerbe, souvent ironique voire sarcastique, l’auteur dresse un portrait glaçant de la Russie contemporaine. Il nous invite à dépasser nos idées préconçues, à nous placer du côté de l’autre pour regarder la réalité en face.
Z comme zombie, Iegor Gran, Folio, 2024, 156 pages.



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