L’objet d’amour, Edna O’Brien
- M. O.

- il y a 2 jours
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Les trente et une nouvelles réunies dans ce volume couvrent les années 1968 à 1990. Différentes par leur longueur comme par leur ton, elles offrent une sorte de parcours dans la vie comme dans l’oeuvre d’Edna O’Brien. On y retrouve, en lignes directrices, deux constantes : l’Irlande et les femmes.
Tour à tour petites filles, adolescentes ou adultes, ces dernières sont au centre de la narration. Qu’elles se marient ou deviennent religieuses - le choix est limité dans l’Irlande des années 1960 - leur destin est le même, toujours déceptif. La maison et le couvent sont deux sortes de prison : « En se mariant, elle avait échappé à une vie de servante, à la possible expérience de la vie dans quelque sinistre institution, mais le temps passant (…) elle vit qu’elle était vouée à servir d’une tout autre façon. »
L’Irlande, omniprésente, est celle de la campagne de l’Ouest - qui rappelle Country girls - ou de Dublin. Un pays tout à la fois aimé et détesté, qu’il faut fuir pour être libre, mais que l’on ne quitte jamais vraiment. « L’Irlande de Joyce » célébrée avec lyrisme, « la grande plaine centrale ouverte aux éléments, à la pluie torrentielle, à la neige soufflée, aux vents qui donnaient un visage gercé aux fermiers et aux marchands de bestiaux » est aussi un pays âpre et cruel : « je songeai que notre pays était vraiment une terre de honte, une terre de meurtre et une terre d’étranges femmes sacrificielles. » Dans le village, « ce trou perdu, croupi et paumé », les habitants vivent sous le poids de la religion et de la pauvreté, dans l’obsession de la virginité et la hantise du qu’en dira-t-on. Les rôles sont clairement établis : « les objets précieux appartenaient à l’homme, et les chiffons à poussière et les balais lui appartenaient à elle la femme. » Les hommes travaillent et boivent, jusqu’à la violence ou la folie. Les femmes tiennent, et font tenir la famille, la maison.
Cette ambiguïté de sentiments à l’égard du pays natal se retrouve dans les relations mère/fille qui sont au centre de plusieurs nouvelles particulièrement fortes La liberté se conquiert en rompant cette fusion originelle étouffante : « Sa mère, c’était la coupe, l’amour, l’armoire, le buffet avec tout ce qu’il fallait dedans, le tabernacle avec Dieu à l’intérieur (…) une gigantesque éponge que sa mère, une habitation où elle brûlait de couler et disparaître à jamais. » Tout commence là, dans ce lien impossible avec le père, indéfectible avec la mère. Et se poursuit, comme en écho, dans les relations avec les hommes, même après avoir changé de milieu : « elle s’était retrouvée dans une posture particulière (…) : postée à la fenêtre dans une chemise de nuit de flanelle à attendre un homme, son père, qui de toute façon pouvait la battre à mort. Comme si tous ces états passés imploraient d’être répétés, relayés, de se poursuivre dans les siècles des siècles, amen ! »
La dureté, la violence décrite sans fard - terrible récit de l’accouchement qui ouvre la nouvelle « Une rose au coeur de New-York » - n’excluent pas, parfois, l’ironie et la drôlerie d’histoires tragi-comiques de désillusions. Comme celle du quiproquo dans « Tapis » ou des paysans naïfs victimes d’un habile escroc dans « Durs à cuire ».
Avec sa maîtrise des différents tons et sa sincérité abrupte, l’écriture d’Edna O’Brien saisit « la vie tendre, spectaculaire, qui embrasse tout. » Et nous saisit.
L’objet d’amour, Edna O’Brien, traduction de l’anglais (Irlande) par Aude de Saint-Loup et Pierre-Emmanuel Dauzat, Sabine Wespieser, 2025, 600 pages, 28 euros.


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