Le rouge et le blanc, Une errance de ville en ville, Joseph Roth
- M. O.

- il y a 1 jour
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Trois textes inédits ou publiés partiellement sont ici réunis sous le titre initialement prévu par l’auteur (en hommage à Stendhal). Trois textes différents mais proches dans leur réflexion et leur approche. Passionnants et éclairants.
C’est d’abord à un voyage que nous convie Joseph Roth dans le premier texte écrit en 1925, un voyage en train et à pied vers le Sud et la lumière, à travers « Les villes blanches ». Cela commence à Lyon, ville frontière entre le nord et le sud, et s’achève à Marseille. Sa phrase fluide, vivante et vibrante nous entraîne dans l’émerveillement de sa découverte : « A trente ans il me fut enfin donné de voir les villes blanches dont j’avais rêvé ». Pour les jeunes Allemands de sa génération, marqués par la Grande Guerre, ce voyage a un goût de liberté inespérée : « nous sommes les morts ressuscités. » Il fuit les villes grises, un monde étriqué et cloisonné. Il se sent chez lui en France, les frontières n’existent plus : « Un concept bon pour l’époque des diligences ! » Il y a dans ses lignes une rapidité, une énergie, un enthousiasme communicatifs, une frénésie de vivre. Au coeur de cette Provence mythifiée où les habitants côtoient la beauté, l’auteur retrouve les traces d’un passé romain et médiéval. C’est aussi un monde mêlé que célèbre Joseph Roth - à l’inverse du projet national-socialiste qui émerge - particulièrement dans sa description virtuose de Marseille, ville-monde où se mêlent les arrivants de tous pays.
Apparemment très différent, le second texte, « Les Juifs errants », reprend le thème des migrants venus d’Orient vers un Occident paradisiaque. Dans une belle attaque, il secoue les égoïsmes, renverse les préjugés et s’adresse aux lecteurs « qui respectent la douleur, la grandeur humaine et la crasse qui accompagne partout la souffrance ». Ecrit en 1927, cet essai a des résonances toujours actuelles quand il évoque la difficulté à se procurer les précieux « papiers » et les illusions des nouveaux arrivants sur un monde fantasmé et idéalisé. Il est percutant lorsqu’il analyse la naissance du mouvement sioniste et la revendication d’un état en Palestine : revendication légitime puisque les Juifs sont persécutés à l’Est mais aussi biaisée dès le départ puisqu’elle fait du peuple victime un nouveau colonisateur. Il montre aussi les dissensions entre Juifs orthodoxes et Juifs éclairés. Surtout, sa description a valeur documentaire sur un monde disparu : celui des petites villes juives d’Europe de l’Est, des quartiers juifs de Vienne, Berlin et Paris.
Court texte datant de 1933, alors que Joseph Roth quitte définitivement l’Allemagne dès l’arrivée au pouvoir d’Hitler, « L’autodafé de l’esprit » acte la défaite des auteurs juifs de langue allemande. Le lyrisme cède la place au tragique « en ces jours où la fumée de nos livres brûlés monte vers le ciel ». Le temps n’est plus aux illusions pour ces écrivains de la ville, de l’urbanisme « au premier rang de ceux qui défendaient l’Europe ». La Prusse de Bismarck, qui donnait la primauté au militaire et à l’industrie, a préparé l’avènement du III° Reich.
Dans ces inédits de Joseph Roth s’affirment une fois encore la plume incisive du journaliste, le souffle poétique de l’écrivain et la clairvoyance d’un grand esprit.
Le rouge et le blanc, Une errance de ville en ville, Joseph Roth, traduit de l’allemand par Philippe Giraudon, Verdier, 2026, 266 pages, 23,50 euros.



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