V13 chronique judicaire, Emmanuel Carrère
- Odile G.
- 19 déc. 2025
- 4 min de lecture
V13 est le nom de code du procès des attentats terroristes du vendredi 13 novembre 2015 à Paris, au stade de France, aux terrasses de cafés du IX arrondissement et dans la salle de concert du Bataclan. Ils ont causé la mort de 130 personnes, fait des centaines de blessés et traumatisés à vie.
Au palais de justice de Paris, ce procès a duré du 8 septembre 2021 au 7 juillet 2022. Pour « Le Nouvel Observateur » Emmanuel Carrère a publié une chronique hebdomadaire ; ce livre est la reprise de ces chroniques. Les motivations d’Emmanuel Carrère pour assumer une telle immersion dans ce procès sont multiples, cohérentes et anciennes. Il s’intéresse à la Justice - en 1996 il a publié des articles sur l’affaire Roman - à la psychologie des comportements meurtriers - L’adversaire en 2012 - et à la religion - Le Royaume en 2014. A chaque séquence, Emmanuel Carrère, témoin du déroulement du procès, prend soin de nous donner les noms, tous les noms de tous les acteurs.
Rassemblés en un seul volume de 353 pages, ces chroniques acquièrent une autre dimension ; le procès se déploie dans tous ses aspects avec une plus forte intensité. La puissance de l’évocation tient le lecteur en haleine, une forte intimité s’installe avec les victimes ainsi qu’un puissant désir de comprendre les motivations et modalités d’action des accusés. L’attitude du public, les dépositions des témoins, les arguments des avocats, les questions des magistrats, les silences des accusés retiennent notre attention. Ce n’est pas un feuilleton, c’est une accumulation de paroles de la densité d’un chant choral où le tragique le dispute à l’absurde. Le style est acéré, toujours juste, sans pathos ni effets dramatiques superflus. Le ton, tour à tour tendre, admiratif, fataliste, dubitatif, ironique, exaspéré, donne la mesure de l’endurance nécessaire à Emmanuel Carrère pour tenir jusqu’au bout sans flancher, tel un marathonien qui a fait vœu de venir chaque jour dans cette boîte noire.
Après l’état des lieux - policiers, gendarmes, pompiers, médecins - cinq semaines ont été consacrées aux témoignages des parties civiles, une quinzaine de témoignages par jour « d’une intensité effarante ». Pour Emmanuel Carrère ces victimes sont des héros à cause du courage qu’il leur a fallu pour tenir et se reconstruire, de la puissance des liens qui les unissent aux morts et aux vivants : « On en est reconnaissant, épouvanté, grandi ». Il déploie son talent d’observateur mais aussi d’écrivain, avec une justesse d’appréciation et de ton remarquable et ces courts chapitres s’achèvent souvent sur une note méditative sur l’état tour à tour admirable ou misérable de la nature humaine.
Les deux tiers du livre sont consacrés aux accusés « Eux qui ne nous ressemblent pas, que nous ne connaissons pas, que nous ne comprenons pas. Ces jeunes hommes opaques, ces individus venus de nulle part, émettant des signaux faibles ». Comme disait le procureur de la république François Molins : « tout ce que nous croyons vaguement savoir à leur sujet, c’est qu’ils veulent notre mort et que même pour eux, ils préfèrent la mort à la vie ». Les neuf membres du commando sont tous morts, six autres convoqués ont disparu en Syrie. Il en reste quatorze dont trois comparaissent libres parce que les charges retenues contre eux sont faibles. Emmanuel Carrère s’accroche à l’histoire globale et non au parcours individuel car, à part Sofien Ayari, les accusés se taisent : « Ce qui m’intéresse, c’est le long processus historique qui a produit cette mutation pathologique de l’Islam ». Mais, au procès, ce sont les faits, tous les faits qui s’imposent à l’analyse : déplacements, itinéraires, contacts, hébergements, planques, messages et notamment ce qui s’est passé dans la Clio pendant le voyage de Charleroi à Bobigny : « Si les deux frères ont essayé de persuader leur copain d’enfance d’aller avec eux jusqu’au bout pour plaire à Dieu et parce que ce serait la grosse éclate… S’ils récitaient des sourates ou s’envoyaient des vannes ? » Les diverses dépositions, investigations sont exposées du début à la fin de cette histoire dont le récit nous entraine dans l’invraisemblable cavale qui s’achève au 8, rue Cornillon à Saint Denis (93), le mardi 17 novembre à quatre heures du matin, avec l’assaut du RAID. Cinq mille munitions tirées par soixante-dix hommes, sept heures durant.
Les réquisitoires de trois jours du parquet, les plaidoiries de la défense, les délibérations de la Cour et l’attente du verdict sont exposés dans la troisième partie du livre « La fin du procès approchant on pense au chemin parcouru (… ) je me rappelle le premier jour le président a pris la parole pour dire que ce procès hors norme devait se dérouler dans le strict respect de la norme et du droit. C’est à cette condition qu’il serait exemplaire. Et, somme toute, c’est ce qui s’est passé : ce n’est pas rien. »
Un livre compact, précis, dense et respectueux qui pose les bonnes questions et nous plonge au cœur d’évènements que nous croyions connaitre mais qu’Emmanuel Carrère nous fait découvrir dans leur amplitude, cruauté et humanité sensible. Un livre essentiel.
V13 chronique judicaire, Emmanuel Carrère, POL éditeur, Folio, 2025, 356 pages.


Merci pour cette chronique. Une de mes prochaines lectures Zoé