Nous aussi, Anne Godard

Ce pourrait être une analyse sociologique de ce que Bourdieu nomme la reproduction avec ces destins tout tracés inscrits dans une lignée. Ou une critique de l’esprit de classe - on pourrait presque dire de caste - la conscience d’appartenir à une élite, le regard condescendant porté sur les personnes d’un autre milieu qui n’en possèdent pas les codes, l’entre soi bienveillant qui n’exclut pas la cruauté et l’exclusion. C’est cela bien sûr avec la précision de la description réaliste et l’ironie dévastatrice, mais plus encore.
La réussite, la trouvaille du livre d’Anne Godard est avant tout stylistique. C’est ce « on » tout à la fois vague et englobant qui nous happe dès les premières lignes et rythme tout le roman. « On » de la famille, du clan, « on » qui gomme l’individualité : « On est les membres indissociables du grand corps familial ». Le « on » se décline en sous-groupes : parents/enfants, garçons/filles, grands/petits, mais toujours au sein de cet ensemble sans nom ni (pratiquement) de prénom.
La force du livre tient aussi à l’évocation des lieux. Tout se passe entre deux habitations : l’immeuble haussmannien acquis par l’aïeul où logent à tous les étages grands-parents, oncles, tantes, cousins et le « Château », la maison de vacances à la montagne où la famille se retrouve chaque été. On n’en sort à peine, on y revient toujours, jusqu’à ressentir une sensation d’enfermement. Dans de courts chapitres, l’autrice décrit des moments de vie, énumère des rituels immuables, toujours au présent. La phrase, parfois incisive, s’allonge, enveloppante, presque étouffante, comme un temps suspendu. Celui d’une enfance privilégiée, des vacances entre cousins, des grandes tablées, d’un bonheur apparemment insouciant. Mais très vite on devine une faille, un malaise qui grandit peu à peu. Le livre devient alors enquête, recherche dans les souvenirs enfouis, tentative pour qu’un « je » émerge.
Dans ce monde codé « il y a des choses qu’on ne dit pas ». L’autrice, qui signe ici son troisième roman, a trouvé les mots pour le dire.
Nous aussi, Anne Godard, Actes sud, 2026, 240 pages, 20 euros.



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