A la table des loups, Adam Rapp
- Fleur B.

- il y a 1 jour
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Toute ressemblance avec des évènements et des personnages réels n’est pas fortuite. Dans A la table des loups, Adam Rapp mêle faits divers (les meurtres commis par les tueurs en série John Wayne Gacy et Richard Speck) et personnages inspirés de sa propre famille. Le roman est né d’une révélation consécutive à la mort de sa mère, infirmière dans un centre pénitencier : celle-ci aurait vraisemblablement assuré la visite médicale d’un tueur en série la veille de son exécution. « Le roman est né de cette convergence troublante. Je voulais rendre hommage à ma mère et examiner comment une famille en apparence normale – une famille travailleuse de la petite classe moyenne – pouvait se retrouver en contact avec cette frange terrifiante des États-Unis » explique-t-il dans les dernières pages. Ainsi Myra Lee, personnage central du roman, doit beaucoup à la mère du romancier : même origine, même métier, même famille jusqu’au fils écrivain. Et elle croise elle aussi la route de plusieurs meurtriers…
Le roman suit une famille catholique a priori ordinaire, les Larkin, sur trois générations, entre 1951 et 2010, mais de façon non linéaire. Au lecteur de combler les ellipses grâce aux indices semés par les différentes voix narratives. Car le récit est savamment orchestré dans une narration chorale : les chapitres s’ouvrent sur une date et le nom d’un personnage. Le thriller repose sur cette composition qui maintient une tension constante. Les membres de la famille Larkin incarnent des personnages américains types sans être des caricatures : la mère rigoriste, le père vétéran taciturne, les filles en tout opposées – Myra Lee l’aînée dévouée, Fiona « l’anticonformiste », Lexie la riche housewife, Joan qui souffre d’un handicap mental, et le fils, l’insondable et malfaisant Alec. Chaque enfant prend une trajectoire très éloignée de celle des autres permettant au romancier de tirer plusieurs fils narratifs, tous très riches, qui se recoupent au gré des chapitres.
Le roman s’ouvre à l’été 1951 alors que Myra Lee, âgée de 13 ans, a pour mission de relayer sa mère auprès de sa nombreuse fratrie. Après la messe dominicale, elle bénéficie d’un moment de répit qu’elle emploie à lire des romans interdits dans un café-restaurant. Elle y rencontre une étoile montante du baseball qui la raccompagne chez elle sans encombre. Mais quelques heures plus tard, une famille voisine de la leur est sauvagement assassinée ; la description du meurtrier présumé correspond étrangement au jeune joueur. C’est là qu’excelle Adam Rapp : la violence et l’horreur restent toujours dans les marges de son récit, laissant planer le doute. Le lecteur est par ce procédé à la fois protégé – dans une époque où les écrans sont saturés d’images insoutenables on en sait gré à l’auteur – et maintenu dans un état d’intranquillité. Dès les premières pages, le regard soupçonneux que porte Myra Lee sur son frère Alec, qui prend un malin plaisir à tourmenter Joan, nous alerte. Le mal rôde autour de Myra Lee sans en avoir le visage ; et à plusieurs reprises, elle frôle la mort.
Un thriller intense et foisonnant qui confronte le lecteur aux ténèbres de l’Amérique, sans sombrer dans la complaisance.
A la table des loups, Adam Rapp, traduit de l’anglais (américain) par Sabine Porte, Seuil, 2025, 512 pages.



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