Adieux, Sebastian Haffner
- M. O.

- 1 mai
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1930. Raimund, jeune Berlinois stagiaire en droit, rejoint pour quinze jours son amie Teddy à Paris. Le texte raconte leur dernière journée avant leurs adieux. Teddy a fui Berlin où l’attendait une existence morose. Elle vit de petits travaux de secrétariat ou de traduction et mène avec ses amis une existence bohème. Ils fument, boivent, dansent et s’étourdissent dans une joie débridée, proche parfois du désespoir comme dans un roman de Hemingway. Au centre du groupe, Teddy, présence légère, lumineuse et insaisissable est l’objet de toutes les pensées de Raimund : « J’éprouvais de nouveau ce sentiment d’attente et de joie nerveuse à l’idée d’être avec Teddy ; chaque moment passé avec elle était une goutte tombant sur la pierre brûlante. » Pendant deux semaines, ils se sont beaucoup cherchés, aimés parfois et querellés souvent. Cette dernière journée est une course contre la montre afin de voir, avant de partir, le Louvre, la tour Eiffel, Notre-Dame, la Rotonde… « A notre droite et à notre gauche s’écoulait le défilé solennel des visiteurs, la lumière s’écoulait du haut de la salle et le temps, le temps, le temps s’écoulait lui aussi puissamment. » Chaque minute avec Teddy est vécue intensément dans un mélange de jubilation et, déjà, de nostalgie. Les deux amants nous entraînent dans un rythme effréné qui s’accélère, dans un terrible compte à rebours, lorsque l’heure du train approche. La phrase s’étire, court avec eux, ivre de vitesse, sans un blanc, sans un chapitre. Mais la fin est inexorable : « La nuit était noire maintenant, tout était terminé, le temps nous échappait et je devais partir. »
Le temps suspendu, fragile et éphémère, du bonheur de ce couple est aussi celui de l’avant-guerre. Derrière la légèreté, la tragédie se profile. Pour ces jeunes Allemands amoureux de la France, Paris est synonyme de fantaisie et de liberté, sorte de parenthèse enchantée. Le texte, jamais larmoyant, est parsemé de portraits et de scènes cocasses. Comme lorsque Franz se fait voler son pantalon. Ou chaque fois que le logeur s’adresse en français à Raimund qui opine sans rien comprendre. Si les jeunes gens évoquent la menace de la guerre c’est sous forme de plaisanterie, comme pour conjurer le destin.
Le roman se nourrit de l’expérience intime de l’auteur. Sebastian Haffner - de son vrai nom Raimund Bretzel comme le protagoniste - a lui aussi commencé des études en droit et séjourné quelques semaines à Paris. Alors qu’il écrit ce texte à l’automne 1932, quelques mois avant l’accession de Hitler au pouvoir, il est pleinement conscient du danger nazi - il fuira l’Allemagne dès 1938 et n’y reviendra qu’en 1954. Oeuvre de jeunesse étonnante de maîtrise et de lucidité - l’auteur n’a que vingt-cinq ans - ces Adieux ont été rédigés en moins de deux mois, comme ils ont été vécus. Sous le signe de l’urgence.
Retrouvé récemment par le fils de Haffner dans le bureau de son père, ce roman lumineux et déchirant a resurgi miraculeusement du passé pour notre plus grand bonheur.
Adieux, Sebastian Haffner, traduit de l’allemand par Olivier Manonni, Robert Laffont, 2026, 216 pages, 20 euros.



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