Chair, David Szalay
- M. O.

- il y a 24 heures
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Chair c’est l’histoire d’un homme sans qualités, sorte de Meursault hongrois du XXI° siècle. Il traverse sa vie sans manifester ni volonté ni émotion, porté par les rencontres et les événements comme l’anti-héros de Camus.
István arrive avec sa mère dans une ville de la Hongrie post-communiste. Adolescent introverti, il se laisse initier à la sexualité par une voisine mariée. L’histoire tourne mal ; le jeune homme est envoyé dans un centre de détention pour mineurs. A sa sortie, sans emploi, il s’engage dans l’armée et va combattre en Irak. On le retrouve ensuite à Londres où il est videur dans un club avant de devenir garde du corps d’un couple très fortuné et de connaitre une fulgurante ascension sociale.
Cela pourrait être un destin terriblement romanesque - brillant à la manière d’un Bel-Ami se servant des femmes ou tragique comme Barry Lindon passant de la richesse à la pauvreté - si le héros était mû par l’ambition, le désir de réussite, mais István reste indifférent : « il n’a jamais le sentiment d’un enjeu important ». L’écriture du roman - et c’est là sa plus grande réussite mais aussi sa limite - reflète cette froideur. Ses sentiments, s’il en éprouve, ne sont pas connus du lecteur. Ses réponses, dans les nombreux dialogues, se limitent à des « Ouais », « OK», « Je sais pas » répétitifs jusqu’à la lassitude. Seule exception, le long récit de la mort de son ami chez la thérapeute à son retour d’Irak, flot de paroles qui jaillit alors du plus profond de lui. Comme il ne s’exprime pas par les mots, István est parfois sujet à des gestes de violence incontrôlés qui surgissent brusquement dans le récit.
La narration, à l’image du personnage silencieux, procède par ellipses que le lecteur doit combler. Entre les chapitres, des blancs : la prison, la guerre, la mort - tous moments qui pourraient être porteurs d’un certain pathos - ne sont pas racontés mais juste devinés a posteriori à travers leurs conséquences. L’auteur décrit avec précision le décor, les gestes infimes du quotidien mais jamais ou très rarement l’intériorité des êtres. Le refus du romanesque, le style sec, les phrases juxtaposées disent l’absurdité de la vie : rien n’a de sens, rien n’est lié, les choses adviennent de manière arbitraire.
David Szalay, auteur d’origine hongroise et canadienne qui a grandi à Londres et vit aujourd’hui entre Vienne et Budapest, a écrit un roman de l’étrangeté. En Grande-Bretagne comme en Hongrie, István reste un étranger : au pays, à la ville et surtout à sa propre vie. Chair exprime le désarroi de l’homme moderne. Tout ce qui relève de la masculinité - la guerre, la réussite, la séduction - est renversé : l’Irak est une expérience traumatisante, la réussite tient au hasard et s’avère éphémère, la sexualité est décidée par les femmes. Ce sont elles - sa mère, la voisine, ses différentes compagnes - qui prennent les initiatives et poussent István à agir. Le titre même, fidèlement traduit de l’anglais Flesh, rend compte de cette absence d’intériorité. Le personnage, opaque, insaisissable, ne dispose ni d’un nom ni d’une description physique ; il n’est qu’un corps, des muscles, un sexe.
Lecture déconcertante et fascinante, Chair est tout à la fois un non roman d’apprentissage - István revient à son point de départ - et une tragédie qui aurait pu avoir pour titre celui d’un précédent roman de David Szalay Ce qu’est l’homme.
Chair, David Szalay, traduit de l’anglais par Benoît Philippe, Albin Michel, 2026, 366 pages.



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