American spirits, Russell Banks
- M. O.

- 24 avr.
- 3 min de lecture
Comme dans Trailerpark, Russell Banks décrit, à travers plusieurs histoires autonomes, une communauté. Il s’agit ici de Sam Dent, bourgade située au nord de l’Etat de New-York, qui était déjà le cadre fictif de son roman De beaux lendemains. Les personnages de ces trois nouvelles ont en commun, outre le fait d’habiter la même petite ville, d’avoir tous voté Trump en 2016. Homme d’entretien, jeune couple diplômé ou retraités, ils l’ont fait pour des raisons diverses : défense du deuxième amendement de la Constitution, antipathie à l’égard de Hillary Clinton, patriotisme, opposition à la « médecine socialisée » de l’Obama Care, peur de la criminalité… Mais ils sont sans illusion sur la personnalité du candidat : « Rendez sa grandeur à l’Amérique. Trump est peut-être un salaud, mais c’est notre salaud à nous, pas vrai ? » Dans chaque histoire, le schéma est le même. Les protagonistes mènent une existence tranquille, rythmée par des rituels - la chasse, les offices religieux, les activités caritatives, les chutes de neige, les sorties mensuelles au bar : « C’était la vie de campagne à l’américaine » jusqu’au jour où des voisins viennent perturber cet équilibre. Les incidents se multiplient, la tension monte dans une parfaite maîtrise de la narration, de la méfiance à la peur.
Doug, Debbie et leur fils voient un étrange voisin développer un centre d’entrainement de tir dans le bois qui appartenait autrefois à leur famille. Doug n’accepte pas de ne plus pouvoir y chasser le cerf. La confrontation est inévitable.
Kenneth et Barbara s’installent avec leurs deux jeunes enfants dans une demeure ancienne. Dans la maison proche arrive une autre famille : deux femmes blanches qui ont adopté une fratrie de quatre enfants noirs. Elles vivent sans se mêler à la communauté et font l’école à la maison. Leur comportement interroge : les enfants sont-ils surprotégés ou maltraités ?
Frank et Bessie emménagent dans le petit chalet qu’ils ont construit pour leurs vieux jours. Leur petit-fils, étrange et solitaire, vit non loin d’eux dans un mobile-home. Son père est mort en Irak, sa mère a sombré dans la drogue. Un soir, alors que le couple de retraités s’apprête à regarder la télévision, surgissent deux hommes masqués venus du Canada voisin.
Dans tous ses récits, Russell Banks sait, en quelques lignes, créer une atmosphère, donner vie à ses personnages et nous les rendre proches. Il les traite tous avec une profonde empathie et toujours de manière très nuancée - même les deux malfrats de la dernière nouvelle sont terriblement humains. Il intervient lui-même dans la narration avec un « nous » puis un « je » comme s’il habitait Sam Dent et nous rapportait une histoire qu’on lui a racontée ou dont il a été le simple témoin. Le mystère demeure ainsi quant aux motivations de certains, particulièrement dans la seconde nouvelle, peut-être la plus réussie.
A travers ces histoires c’est toute l’Histoire de l’Amérique qui se profile - la guerre d’Indépendance, l’Irak… Elle s’inscrit dans les transformations du paysage : la forêt primaire des populations autochtones, d’abord réserve de chasse pour les trappeurs, est ensuite distribuée en lots cultivables aux premiers colons. Sam Dent devient une métaphore du pays et de l’humanité.
Des histoires profondément ancrées et totalement universelles. Le propre d’un grand écrivain.
American spirits, Russell Banks, nouvelles traduites de l’anglais (Etats-Unis) par Pierre Furlan, Actes Sud, 2026, 254 pages, 22,80 euros.



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