Amin Maalouf, Léon l’Africain
- Odile G.
- il y a 21 heures
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A l’heure des autobiographies ou biographies de mères ou grand-mères, Léon, l’Africain s’affirme comme une autobiographie fantastique et indémodable. C’est un livre puissant où l’imaginaire foisonnant et oriental de l’auteur, né au Liban et aujourd’hui secrétaire perpétuel de l’Académie française, se confond avec le destin hors du commun du narrateur Hassan al-Wazzan qui vécut au XVIème siècle. La confrontation des cultures musulmane, hébraïque et chrétienne, encore tellement sensible et au cœur de notre actualité, est l’essence même du récit. C’est un livre érudit où le contexte historique est précisément décrit sans jamais être ennuyeux, c’est un livre d’action où chaque basculement de situation amène Hassan à prendre des décisions capitales, c’est un livre de raison qui implique clairvoyance et tolérance, c’est un livre sur une forme de croyance qui n’empêche pas le doute.
Hassan al-Wazzan, commerçant, diplomate et géographe, dit Léon l’africain, est né près de Grenade vers 1494. Ecrivain arabo-andalou il est l’auteur de Description de l’Afrique publié en 1530, source principale d’Amin Maalouf qui donne voix au narrateur dès les premières lignes : « Moi, Hassan fils de Mohammed le peseur, moi Léon de Médicis, circoncis de la main d’un barbier et baptisé de la main d’un pape » Après un bref prologue, le texte est composé de quatre livres - celui de Grenade, de Fès, du Caire et de Rome - quatre livres comme quatre destins exceptionnels rassemblés en une seule vie.
Dans le livre de Grenade, Hassan raconte l’histoire de sa famille et de sa petite enfance au moment de la prise de la ville en 1492 par les Rois catholiques : Isabelle de Castille et Ferdinand II d’Aragon, et les hésitations de son père avant de se décider à faire le choix de l’exil, plutôt que celui de la conversion forcée exigée par l’Inquisition.
Dans le livre de Fès, ville où la famille d’Hassan se réfugie, il raconte ses années insouciantes de jeune adolescent, ses rencontres et ses études de théologie dans plusieurs madrasas. Devenu diplomate au service du sultan de Fès, il voyage aux confins de l’Afrique Noire et nous voici ainsi plongés dans le monde oublié des caravanes par lesquelles se faisait l’ensemble du commerce oriental. Un voyage pouvait prendre plusieurs mois voire plusieurs années, cette temporalité fluctuante modifiait les tempéraments et les émotions : « Même si j’étais plus éloquent, même si ma plume était plus docile, j’aurais été incapable de décrire ce que l’on ressent quand après des semaines de traversées épuisantes, les yeux lacérés par les vents de sable, la bouche tuméfiée par une eau salée et tiède, le corps brûlant sale tordu par mille courbatures on voit apparaitre enfin les murs de Tombouctou. »Arrivé au royaume de Nubie, à Dongola, ville portuaire, Hassan s’embarque sur le Nil. Commence alors le livre du Caire.
Habile marchand, Hassan devient en quelques mois un véritable notable cairote. C’est alors qu’il rencontre la belle Nour, veuve de l’émir Saladin, mère de l’héritier légitime. Pris dans la tourmente de la conquête ottomane, les deux amants doivent fuir et se retrouvent à Fès, où Léon se voit confier la charge d’envoyé de Barberousse auprès du sultan à Constantinople. Musulman pratiquant, Hassan accomplit son pèlerinage à La Mecque, à la suite duquel il est pris dans un retournement de situation inattendu. Des aventures encore plus extraordinaires l’attendent.
Le livre de Rome commence par l’enlèvement de Hassan par un pirate sicilien qui veut faire cadeau d’un esclave prestigieux au pape Léon X pour racheter ses innombrables fautes. C’est ainsi qu’en 1519 a lieu la présentation de Hassan au pape qui lui accorde sa protection. Hassan reçoit des cours de latin, de catéchisme mais aussi d’hébreu et de turc En échange, il enseigne l’arabe. Parmi ses élèves, Hans est sensible aux thèses luthériennes qui commencent à se répandre dans toute la chrétienté et remettent en cause l’autorité papale. Au bout d’un an, Hassan, véritablement adopté par le pape, est baptisé par celui-ci, à la basilique Saint-Pierre ; il prend le nom de Yohannes Léo al-Assad et devient pour tous Léon l’Africain. Une relation très étroite se noue alors entre ce pape descendant des Médicis et Léon. Mais ce dernier découvre la vie dépravée et fastueuse de nombreux cardinaux résidents à Rome ce qui ne facilite pas une conversion sincère. Le pape souhaite le mariage de Léon avec Magdalena, sous la protection du cardinal Jules de Médicis, futur Clément VII. Mais Magdalena, belle juive convertie, pourrait bien être déjà enceinte… Ce mariage sera malgré tout source de grand bonheur pour Léon jusqu’aux années 1526-1527, moment du sac de Rome par les lansquenets de l’Empereur Charles Quint. Une fois encore, Léon est contraint à l’exil. A quarante ans, n’aspirant qu’à une vie paisible bien méritée, le voici qui fait voile vers Tunis.
Cette épopée au caractère homérique plonge le lecteur dans les évènements majeurs du XVI ème siècle de la chrétienté et du monde musulman. Amin Maalouf mêle petite et grande Histoire avec un talent de conteur exceptionnel. Sa maîtrise du contexte lui permet de faire évoluer le narrateur dans les situations les plus complexes avec précision et vraisemblance. Un destin hors norme, servi par une écriture puissante, précise, efficace. Un livre envoûtant.
Amin Maalouf, Léon l’Africain, édition Jean-Claude Lattès, 1987, Le livre de poche, 476 pages.



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