C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien

Cet article a été écrit avant que n’éclate « l’affaire Thélyson Orélien ». Les révélations concernant le recours possible de son auteur à l’IA nous bouleversent et nous interrogent. Il n’en reste pas moins que ce roman étonne par sa puissance et son style et constitue un grand plaisir de lecture.
Dès le titre, tout est dit. L’urgence face au pire et l’élan, l’énergie qui pousse vers l’ailleurs : « J’ai décidé de fuir. Pas pour devenir riche, ni pour vivre mieux. Juste pour vivre. Point. » Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie à Carrefour-Feuilles, fuit l’incendie de son quartier et l’ultra-violence des gangs qui ravage Haïti. Il gagne la République dominicaine, traverse douze pays, exerce mille métiers pour payer les passages - cireur de chaussures, aide-maçon et même « artiste de rue » - et, au bout d’un périple de douze mille kilomètres et de mois d’attente, obtient le statut de personne protégée au Canada. Dans son sac, il a emporté - entre une photo de sa mère, un slip propre et une brosse à dents - un livre de René Depestre, poète haïtien, « un refuge en papier. » Tout ce qui lui permet de garder sa dignité d’homme.
Cette histoire est un roman, pas une autobiographie ni un témoignage ; l’auteur s’est nourri de son propre vécu, de ses émotions, mais aussi des récits de tous les exilés qu’il a rencontrés. Ils sont là, tout au cours du récit : des compatriotes haïtiens bien sûr, mais aussi une femme colombienne et sa petite fille, un Vénézuélien aveugle, un Péruvien, des Congolais et même un Ouïgour. Thélyson Orélien les fait exister avec leur nom, leur visage, leur voix, leur histoire. Et c’est la force de ce roman choral, épopée où le « je » représente un « nous ». Ce roman-monde porte la parole de tous les migrants, exilés, réfugiés, fuyards, fugitifs, « défavorisés en transit » comme on les nomme pudiquement, ceux qui ont survécu et ceux qui ont disparu sans laisser de trace. Il dit la faim, l’épuisement, les souffrances et les humiliations endurées, l’enfer traversé dans la jungle du Darién, l’horreur côtoyée, la peur et la dépossession : « Chaque étape t’enlève quelque chose. Une chemise. Une photo. Un numéro. Une habitude. Une illusion. Et ce qui reste au bout du compte - ce qui tient dans ce sac - c’est toi. Mis à nu. Replié. Ramené à l’essentiel. » Il dit aussi les quelques infimes gestes de solidarité : un regard, une présence, un morceau de pain sec, une bouteille d’eau partagée, ce qui aide à rester debout et à continuer à marcher. Au terme de cette traversée, le narrateur se reconstruit dans le pays d’accueil. L’auteur, qui est un grand lecteur de la Bible, n’a sans doute pas choisi par hasard le prénom de son personnage : Jonas, prophète de l’Ancien Testament, passe trois jours dans le ventre d’un monstre marin. Comme lui, le protagoniste côtoie la mort et revient à la vie.
Même lorsqu’il évoque le pire, le romancier évite tout apitoiement ou complaisance. Dès les premières pages, un rire éclate. Rire de survie qui traverse le récit, notes d’humour pour échapper au désespoir. Et surtout Thélyson Orélien, qui est d’abord un poète, déploie une langue magnifique, poétique et percutante et un récit un rythme envoûtant. Le souffle, la puissance de ce roman en font une véritable Odyssée contemporaine.
C’était ça ou mourir, Thélyson Orélien, Grasset, 2026, 272 pages, 21,50 euros.



Commentaires