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La collision, Paul Gasnier

  • Photo du rédacteur: M. O.
    M. O.
  • il y a 4 jours
  • 2 min de lecture

Le 6 juin 2012, la mère de l’auteur, à vélo, est renversée par un jeune motard lancé en roue arrière à 80km/heure dans une rue étroite de la Croix-Rousse à Lyon. Elle meurt une semaine après. Dix ans plus tard, lors de la campagne des élections présidentielles, des propos haineux s’élèvent contre « la racaille » et « l’ensauvagement ». Le lien entre les deux événements pousse Paul Gasnier à écrire. Ecrire pour comprendre. Une alternative entre la colère, à laquelle l’auteur ne veut pas céder, et le pardon, dont il se sent incapable. Un geste intime et politique. Derrière le fait divers se cache une réalité sociale : cet accident absurde et tragique s’insère dans l’évolution d’un quartier. Derrière le « je », un « nous ».

Ni témoignage, ni livre de deuil, ni essai, le récit de Paul Gasnier, écrit dix ans après les faits, est une enquête qui mêle habilement éléments biographiques et analyse sociologique. Pour tenter de cerner la personnalité du coupable, l’auteur, journaliste, reconstitue ce qui a conduit à cette journée fatale. Il se replonge dans le dossier d’instruction et le procès, rencontre le policier qui a mené l’enquête, l’avocat du jeune garçon, le travailleur social qui l’a connu et même l’une de ses soeurs.

Cette collision entre un vélo et une moto est aussi la collision entre deux mondes qui se côtoient - ou plutôt se côtoyaient - dans le quartier de la Croix-Rousse sans jamais se croiser. D’un côté, une architecte quinquagénaire, propriétaire d’un centre de yoga, ayant vécu à l’étranger avant de se fixer à Lyon. De l’autre, un jeune garçon issu de l’immigration marocaine, né à la Croix-Rousse. Gamin perdu, petit dealer, délinquant récidiviste, Saïd, dix-huit ans au moment des faits, est à la fois un archétype et une énigme. Son itinéraire est emblématique mais son attitude et ses réponses au tribunal déconcertent.

Dans cette famille de quatre enfants, un schéma fréquent interroge : parents venus du Maroc tous deux travailleurs discrets, deux soeurs diplômées et intégrées, deux frères déscolarisés qui ont plongé.

L’enquête s’avère forcément frustrante, le pourquoi reste (presque) entier : « Saïd a quasiment le même âge que moi. Je me souviens m’être demandé, (…) à quel moment nos parcours (…) avaient divergé à cause des déterminismes et des circonstances.» A l’explication sociologique - le poids de l’économie de la drogue, le rêve de pouvoir et de richesse - s’ajoutent les motivations psychologiques - le petit frère veut égaler son grand frère abattu l’année précédente lors d’un règlement de comptes. Quelque chose se joue aussi avec la masculinité : la culture de la moto, la fascination pour les grosses cylindrées surpuissantes et bruyantes, chevauchées comme en une nouvelle fantasia guerrière.

 

L’auteur ne donne pas de réponse, il expose les faits le plus objectivement et froidement possible, « précis, sans un mot qui dépasse » afin de « tenir l’émotion en respect ». Parce qu’il évite les écueils du pathos et refuse la récupération simpliste, il nous touche et nous donne à réfléchir : son histoire est aussi notre histoire.

 

La collision, Paul Gasnier, Gallimard, 2025, Prix Goncourt des détenus,176 pages, 19 euros.

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