Perpétuité, Guillaume Poix
- M. O.

- 17 janv.
- 3 min de lecture
Perpétuité, c’est la peine à laquelle sont condamnés les surveillants enfermés dans la routine administrative et la lourdeur des procédures, captifs eux aussi de la prison : « Tout entière elle l’a pris car, toute entière, chaque jour, elle le prend sitôt qu’elle apparait dans le cadre de son pare-brise empoussiéré. Il n’en sort jamais vraiment. » Nous sommes prisonniers avec eux, le temps d’une garde de nuit, le temps d’un livre. Pierre, Maëva, Bébel, Sandrine et les autres sont des hommes et des femmes ordinaires, à cela près qu’ils exercent une profession mal considérée : on les appelle « matons » - ceux qui regardent, qui matent - plutôt que surveillants - ceux qui veillent sur. Le roman leur donne à chacun un corps, une personnalité, un passé. Comment, pourquoi ont-ils choisi ce métier ? Hasard, modèle familial, opportunité, simple besoin de gagner sa vie alors que l’on a fait peu d’études, chacun a sa propre trajectoire. Comme dans d’autres corps de métier, le rythme atypique de la nuit et la présence du danger créent entre eux une forme de solidarité, presque de familiarité avec ses rites - les surnoms qu’ils se donnent, le repas préparé à tour de rôle et partagé. Dans ce huis clos oppressant et lourd de menace, nous partageons leur tension ; on sent, on sait que quelque chose va arriver. C’est une nuit comme les autres, avec son lot d’imprévus et d’incidents, mais tout peut à chaque instant déraper et le danger ne vient jamais d’où l’on croit.
Guillaume Poix - qui a accompagné une équipe de surveillants dans son travail de nuit - s’est emparé avec réussite d’un sujet ingrat et peu traité. Son roman a la précision d’un documentaire et se lit comme un thriller. Le style, très maitrisé, direct, réaliste et vivant dans les dialogues, devient plus ample voire lyrique quand le narrateur intervient. Ses personnages, surveillants, directrice, médecin dont on suit les pensées sont humains et nuancés : désireux de remplir au mieux leur mission mais aussi usés par la fatigue et cédant parfois à la violence. Même le grand criminel qui vient d’être transféré, « monstre » pervers et glaçant qui inspire la crainte est aussi décrit comme un vieil homme affaibli par la maladie. Pas de concurrence des souffrances. A travers tous les personnages c’est la question du système pénitentiaire et de son utilité qui est posée. Des deux côtés, des êtres brisés par la détention, dans leurs corps et leur esprit. Aux noms des surveillants disparus : « celles et ceux qui d’une lame en céramique ou d’une arme artisanale se sont faits poignarder en service, celles et ceux que les conditions de travail ont prématurément emportés » l’auteur ajoute les noms effacés des détenus : « ceux d’hommes retenus derrière des barreaux que l’on sonde avec des barres qui tuent, d’ hommes parqués, inlassablement comptés et recomptés, d’hommes fouillés intégralement, d’hommes entassés pour leur bien et pour cette chose difficilement identifiable que l’on nomme la société. »
Dans un très beau passage, Maëva se souvient d’une « marche à blanc » dans un établissement neuf, encore vide : « pas d’insultes, pas d’incidents, pas de surincidents, pas de compte rendus d’incidents, pas d’agression, pas de fouille, pas de représailles, pas de vexations, pas de sanctions, pas de discipline, pas de débordement : la liberté. » Au moment où elle a joué le rôle du prisonnier dans sa cellule et découvert les sensations et l’angoisse de la personne incarcérée, la surveillante s’interroge : « De quel droit ce pouvoir sur moi ? De quel droit ma vie recluse ? »
En lisant Perpétuité, le lecteur s’interroge lui aussi.
Perpétuité, Guillaume Poix, Verticales, 2025, 332 pages.



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