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Lettre ouverte, Goliarda Sapienza

  • Photo du rédacteur: M. O.
    M. O.
  • il y a 4 jours
  • 2 min de lecture

Ecrit en 1965, Lettre ouverte est le premier texte publié par Goliarda Sapienza en 1967. C’est à la fois le récit d’un retour - à Catane qu’elle a quitté en 1940 pour étudier le théâtre à Rome - et d’une libération : « Aujourd’hui, 27 mars, à deux heures de l’après-midi, j’ai réussi à vider complètement le coffre et à le mettre au soleil (…)  Aujourd’hui, 27 mars, je suis libre. » Vider le coffre qui contient lettres, photos, rubans c’est se confronter aux souvenirs d’une enfance et d’une adolescence peu communes.

 

Dernier enfant d’une grande fratrie recomposée, l’autrice a pour parents des militants socialistes engagés dans la lutte antifasciste. Le père, d’abord admiré, sera ensuite détesté par sa fille qui ne le désignera alors que par sa profession « l’avocat ». La mère, Maria Giudice, personnage remarquable, d’une force extraordinaire, journaliste et militante syndicaliste qui a eu neuf enfants, exerce une influence déterminante sur la jeune fille, à la fois modèle émancipatrice et contraignante. « Je suis ta maman et tu es ma petite fille : puis, dans cinquante ans, cent ans, je deviendrai ta petite fille et toi ma maman » lui dit-elle comme en forme de prédiction puisqu’elle finira sa vie dans la démence. Le prénom, Giolarda, est lourd à porter d’abord parce qu’il est rare mais aussi parce qu’il est celui d’un demi-frère décédé.

Très vite, la petite fille sent qu’elle est différente, éduquée en dehors de la religion dans la Sicile des années 40 par des parents athées vivant en union libre. Son enfance se déroule dans un mélange de liberté et de contraintes. Peu d’école, une vie mouvementée dans la cour de l’immeuble, lieu de mixité sociale où se jouent des drames. Souvent livrés à eux-mêmes, les enfants découvrent le sexe et la mort et miment dans leurs jeux le monde des adultes où se mêlent rituels religieux et coutumes paÏennes. La narratrice bénéficie d’une rare ouverture culturelle avec sorties au cinéma et à l’opéra mais elle se heurte aux interdits vite imposés aux filles - ne pas sortir seule, ne pas regarder un homme dans les yeux. Giolarda refuse d’être « une petite femme, un petit animal femelle » comme le dit le professeur Isaya ; elle veut suivre le modèle de sa mère qui, seule, parle à égale avec les hommes. La jeune fille est tiraillée entre des injonctions contradictoires et souffre de la violence qui règne dans sa famille - l’inceste - comme dans l’Italie fasciste. Le théâtre puis l’écriture sont un moyen de mettre de l’ordre dans le chaos de sa vie, d’échapper à la folie qui la guette, ce qu’elle appelle sa pieuvre : « Ma pieuvre disparaît, s’enfonçant dans la mer noire des souvenirs : elle s’effeuille, blanche comme une fleur. L’eau devient claire et mes bras nagent, libres ».

 

Plus dense et incisif que L’art de la joie, ce texte éclaire l’oeuvre de Goliarda Sapienza. Lettre ouverte est un récit initiatique profondément incarné, une parole directe, violente et poétique qui nous est adressée.

 

Lettre ouverte, Goliarda Sapienza, traduction de l’italien par Nathalie Castagné, Le Tripode, 2025, 192 pages.

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