La guerre n’a pas un visage de femme, Svetlana Alexievitch
- M. O.

- il y a 1 jour
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L’actualité et la très belle adaptation théâtrale de Julie Deliquet toujours en tournée redonnent toute sa force au livre de l’autrice biélorusse dissidente, prix Nobel de littérature. Il ne s’agit pas d’un roman mais de témoignages recueillis pendant sept ans auprès de femmes russes anciennes combattantes.
Durant la Seconde Guerre mondiale, la Grande Guerre Patriotique pour l’URSS, un million de femmes russes s’engagèrent sur le front. Elles furent infirmières, brancardières mais aussi combattantes, sapeurs, fantassins, tankistes, chefs de sections, tireurs d’élite ou encore résistantes chez les partisans. Non pas mobilisées mais engagées volontaires dès 1941 et l’on mesure à travers leurs récits la force du patriotisme, l’impact de la propagande omniprésente. Toutes étaient jeunes, certaines presque encore des enfants, des gamines d’à peine seize ans, des écolières séparées de leur mère pour la première fois ; elles ont menti sur leur âge, insisté, prié, afin de s’engager : « J’étais si petite, quand je suis partie au front, que j’ai grandi pendant la guerre » dit l’une d’elles. D’autres ont confié leurs jeunes enfants à la grand-mère, l’une, enceinte, explique même avoir avorté clandestinement afin de partir. Elles sont russes, viennent de Moscou, de Kazan, de Gorki et même de Sibérie, ou originaires des différentes républiques, ukrainiennes, biélorusses. S’engager, défendre le pays, la terre contre les fascistes qui l’envahissaient étaient pour elles une évidence. La multiplicité des récits rend compte de la diversité de leurs expériences mais, au-delà de leurs différences, l’autrice, par l’organisation du livre en chapitres thématiques, fait émerger les constantes d’une condition commune, celles de femmes dans un monde masculin.
On pourrait craindre la litanie des souffrances et la lassitude voire le dégoût à la lecture de ces témoignages. Mais il n’en est rien, tant chaque destin, chaque voix est unique et profondément ancrée dans la vie et dans le concret parce que « les femmes, en n’importe quelle circonstance, la plus grandiose ou la plus terrible, sont capables de vivre leur propre histoire intime ». Ce sont donc autant d’histoires personnelles poignantes, tragiques et empreintes d’humanité. Il y a d’abord le choc brutal lors de l’incorporation : les tresses blondes coupées, l’uniforme et les chaussures à la taille inadaptée à leur morphologie, le corps féminin niée, occultée. Puis la réalité de la guerre elle-même, loin des représentations héroïques « des individus absorbés par une inhumaine besogne humaine » selon les mots de l’autrice. La faim, le froid, le manque de sommeil, l’épuisement et l’accoutumance : « la guerre, c’est avant tout du meurtre, ensuite c’est un labeur harassant. Puis, en dernier lieu, c’est tout simplement la vie ordinaire » Les morts, les amputations mais aussi la solidarité. Du côté des hommes, après une première réaction d’étonnement voire de mépris, le désir de protection s’exprime vis à vis des plus jeunes et le respect s’impose devant l’endurance et le courage dont elles font preuve. Mais, pour les survivantes, le retour à la vie civile est une nouvelle épreuve : retrouver leurs enfants qui ne les reconnaissent pas et surtout subir le mépris de leur famille et entourage. Les hommes qui ont combattu sont des héros, elles des « filles à soldats ». Alors, elles se sont tues, n’évoquant leur guerre et n’arborant leurs médailles que lors des réunions de vétérans. Le livre de Svetlana Alexievitch vient combler ce silence et elles parlent : quarante ans plus tard, elles racontent avec leurs mots simples et vrais la réalité de la guerre, de leur guerre. En ces temps où beaucoup veulent récrire ou utiliser l’Histoire, ces récits précieux, authentiques et bouleversants ont valeur de mémoire.
La guerre n’a pas un visage de femme, Svetlana Alexievitch, traduit du russe par Gala Ackerman et Paul Lequesne, J’ai Lu, 2021, 416 pages.



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