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Mon refuge et mon orage, Arundhati Roy

  • Photo du rédacteur: Fleur B.
    Fleur B.
  • il y a 1 jour
  • 4 min de lecture

Le récit s’ouvre et se ferme sur la mort de Mary Roy, la mère de l’autrice. Entre ces deux évocations d’un deuil difficile se déplient leur relation tumultueuse, une émancipation vitale et une esquisse de l’histoire politique de l’Inde depuis son Indépendance : « Si j'écris ce livre, c'est pour combler le fossé entre l'héritage d'amour laissé à ceux qu'elle a aidés à vivre et les épines qu'elle a semées sur mon chemin. »


Mrs Roy - ainsi Arundhati Roy nomme-t-elle sa mère tout au long du récit - a tout d’un formidable personnage de roman : un caractère haut en couleurs et une trajectoire singulière, d’autant plus pour une femme indienne de sa génération. Elle se marie pour fuir sa famille mais Micky Roy, celui qu’elle appelle ensuite « l’Homme de Rien », est alcoolique. Elle le quitte pour s’installer avec leurs deux enfants dans la maison paternelle et devient enseignante. Sa mère et son frère essaient alors de les déloger au nom d’une loi de succession, en vain. Commence une formidable bataille juridique que Mrs Roy gagnera des décennies plus tard. Entre-temps, elle fonde sa propre école et fait construire des bâtiments qui répondent à sa vision de l’enseignement. Cette école atypique est son Royaume, elle y règne autant en déesse révérée qu’en despote. A la fois « gangster » et « gourou », cette femme de caractère ne plie devant rien, et surtout pas devant les hommes. Ainsi, elle pourrait incarner un modèle pour sa fille dans un pays qui malmène les femmes. Mais, ses deux enfants, ont plus qu’à leur tour fait les frais de son caractère intransigeant et colérique et de ses accès de violence. Ils finissent par s’échapper des griffes maternelles : « J'ai quitté ma mère, non parce que je ne l'aimais pas, mais pour pouvoir continuer à l'aimer. »


Arundhati Roy entreprend des études d’architecture à Delhi, avant de bifurquer vers le cinéma puis la littérature. Sa vie se révèle au fil des pages tout aussi romanesque que celle de sa mère. D’abord, parce qu’elle est une grande conteuse et qu’elle porte un regard rétrospectif assez malicieux sur ses expériences, même les plus délicates : « Je considère ma vie comme une note de bas de page. Jamais tragique, souvent hilarante. » Ensuite, parce que son parcours est passionnant : comédienne fauchée, puis scénariste et réalisatrice de films célébrés par la critique mais qui ne trouvent pas leur public, elle devient une autrice à la renommée internationale, auréolée du Booker Price pour son roman Le Dieu des Petits Riens. Surtout, certainement influencée par les combats de sa mère, Arundhati Roy est une écrivaine engagée. Si être une femme en Inde vous expose à la violence ordinaire des hommes, être une femme qui écrit et qui ose faire entendre une voix dissonante vous livre à un extraordinaire opprobre. Pourtant c’est avec une note d’humour que l’autrice relate les menaces à son encontre et les trois procès dont elle a fait l’objet : « Mon accusateur principal l'avocat phare du quintet n° 3, portait un nombre impressionnant de bagues et de chaînes. On aurait dit qu'il venait de cambrioler une bijouterie. Sa coiffure était composée de deux couches de pilosité superposées, ses cheveux naturels, qui dépassaient à l'arrière de sa tête, et sa perruque, toutes deux de texture et de couleur complètement différentes ».


Tout au long de Mon refuge et mon orage, Arundhati Roy brosse à gros traits une histoire politique de l’Inde, évoquant en arrière-plan de son histoire personnelle les massacres de musulmans ou d’autres minorités perpétrés ces dernières décennies. Son engagement devient au fil du récit de plus en plus fort - de la lutte contre les barrages du Narmada à son expérience au Cachemire : « Si la vallée de la Narmada avait réaligné mon squelette, la vallée du Cachemire m'a fait chavirer le cœur. Rien dans les journaux indiens ou sur les chaînes de télé ne nous prépare à la réalité du Cachemire. Je n'aurais pu imaginer l'échelle, la profondeur, la perversité et le génie inventif de la cruauté perpétrée contre un peuple le tout au nom de la démocratie. »


C’est par son militantisme que l’autrice semble avoir trouvé la voie d’une certaine réconciliation avec Mrs Roy, celle de l’admiration pour une femme qui fit abroger une loi patriarcale et créa une sorte de microcosme matriarcal. La fin du récit montre ce délicat apprivoisement entre une fille devenue adulte et sa mère, véritable danse de funambule tant cette dernière était imprévisible et lunatique : « J'ai appris à me tenir juste à l'écart des griffes et des lanières cinglantes de sa fureur. Je croyais y être parvenue, mais souvent je calculais trop court. En fait, je suis construite des débris de sa colère. » L’écriture n’occulte pas le côté ombrageux de Mrs Roy, mais c’est l’amour qui l’a mise en mouvement et non le ressentiment.


Un vibrant hommage à une mère à la fois « refuge » et « orage ».


Arundhati Roy, Mon refuge et mon orage, traduit de l'anglais (Inde) par Irène Margot, Gallimard, 2026, 399 pages, 24 euros.

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